Journal d'un nombriliste

Dream

   Cette nuit, mon téléphone a sonné. Aux environs de deux heures du matin. Sous prétexte que je vis seul et que je n'ai aucune raison de me lever le matin, mes amis s'imaginent régulièrement avoir le droit de m'appeler au beau milieu de la nuit.

   A cette heure tardive, je dormais naturellement. Je dormais et je rêvais. Voilà plusieurs nuits maintenant que je fais le même rêve. Je me trouve dans l'appartement de Sophie. Rien n'a changé, il est toujours tel que je l'ai vu lors de ma dernière visite. Sophie n'est pas là. Je me promène dans son studio et j'observe les cadres accrochés aux murs et les livres posés sur les étagères. Toutes les photographies de Sophie en ma compagnie parsèment encore la pièce. Mais en me rapprochant d'elles, un détail me saute aux yeux : mon visage n'y apparaît pas. Mon corps est là, ma tête aussi. Mais, sur chacun des clichés, mes yeux, mon nez et ma bouche ont laissé place à de la peau vide. C'est à cet instant que Sophie apparaît entièrement nue. Elle s'approche de moi et me murmure qu'elle est enceinte. J'ai un sursaut. Je m'écarte d'elle et l'observe à nouveau. Effectivement, son ventre est énorme. Mais il y a pire : mon visage, disparu des photos, est apparu sur son ventre. Devant moi, je regarde mon ex-petite amie complètement nue avec un ventre de femme enceinte, un ventre sur lequel est incrusté mon visage. Pris de panique, je m'empare d'un couteau de cuisine et, au moment où je m'apprête à lui enfoncer la lame dans le ventre, je me réveille.

   C'est à cet instant que le téléphonne sonna. C'était Sophie. Je lui dis qu'elle avait intérêt à avoir une bonne raison de m'appeler et de me réveiller au milieu de la nuit. « Je suis enceinte. » me répondit-elle. Merde. Elle avait une bonne raison. Je ressentis la sensation d'un poignard s'enfonçant dans mes entrailles et je raccrochai.

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Crise de la trentaine

   Frédéric est venu chez moi à l'improviste. Il était dans un sale état : un tiers d'alcool, un tiers de drogues, un tiers de dépression. Voilà le cocktail explosif de la crise de la trentaine.


   Frédéric est venu principalement pour parler et surtout pour parler de lui. Il supporte de plus en plus mal le fait que sa femme soit enceinte, alors qu'elle est très heureuse de l'être. Il aimerait qu'elle avorte, mais il ne sait pas comme aborder le sujet avec elle. Dans ce genre de situation, je ne suis pas un bon conseiller et j'ai une désagréable sensation d'impuissance. Lucie, si tu lis ceci, sache que Frédéric NE VEUT PAS de cet enfant. Voilà. C'est tout ce que je peux faire pour le moment.

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Prédiction

   Au restaurant, Frédéric, mon ami trentenaire et marié, m'annonce que sa femme est enceinte. Il est triste : il sait qu'il va divorcer dans trois ans.

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Mes amis

    Mes amis se rencontrent. Mes amis se marient. Mes amis ont des enfants. Mes amis travaillent. Mes amis divorcent. Mes amis lisent des livres. Mes amis regardent la télévision. Mes amis vont au restaurant. Mes amis mangent bio. Mes amis ont des augmentations. Mes amis sont licenciés. Mes amis tombent amoureux. Mes amis tombent en dépression. Mes amis vont chez un psychiatre. Mes amis font du sport. Mes amis trompent leur femme. Mes amis vont à des mariages. Mes amis s'ennuient. Mes amis s'occupent. Mes amis tuent le temps. Mes amis sautent en parachute. Mes amis restent à la maison. Mes amis partent en vacances. Mes amis font l'amour. Mes amis se masturbent. Mes amis respirent. Mes amis vivent. Mes amis se suicident.


    Vous êtes-vous déjà demandé ce qui aurait changé si vous n'aviez pas exister ?

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Je m'ennuie

   Jusqu'à la dernière minute de la dernière heure, j'aurais cherché quelque chose à écrire ce soir. Journée d'ennui. Soirée de lassitude. Mais je n'ai pas essayé d'éviter ces états. Accepter sa monotonie sans l'affronter, voilà un acte rare de nos jours où tout le monde fonce sans réflexion avec le dessein (naïf) de vouloir tout faire et vite. Quand je m'ennuie, j'ai l'impression d'exister.

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Phrase de la semaine

    Voici ce que nous nous sommes dit, Katrina et moi, sur le quai de la gare de Prague : rien.

   J'ajoute à cette non-phrase de la semaine, ce refrain extrait d'une chanson de Dick Annegarn :

   «  A quoi pensent les Tchèques
      Quand ils pensent à quelque chose
      Pensent-ils comme des Tchèques
      Pensent-ils rouge ou pensent-ils rose
      Ou pansent-ils leurs plaies »
 

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Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve

    J'ai quitté la France et le fantôme de Sophie parce que j'y étais malheureux. Je quitte Prague et Katrina parce que j'y suis heureux. Prêt à rejoindre le quai de la gare, je fuis le bonheur de peur qu'il ne se sauve.

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Rouge-Rose

   Prague est rouge et je vois les choses en rose. Pour la première fois depuis longtemps je suis heureux ; pour la première fois de ma vie je vis. Prague est belle, Praha is beautiful, Katrina est merveilleuse.

    Pourtant c'est décidé : demain, je rentre en France.

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French Kiss

   J'ai passé la soirée avec Katrina, la jeune serveuse du Café Franz Kafka. Je l'ai branchée en lui proposant de faire le tour des endroits branchés de Prague.

   Le problème lorsque l'on part à l'étranger, c'est la langue. Ne parlant que quelques mots de tchèque, j'ai un mal fou à me faire comprendre. L'ennui avec la mondialisation, c'est que tout le monde parlera un jour la même langue (esperanto, anglais ou chinois) et que ce projet est d'ores et déjà voué à l'échec. Viendra le jour où cette Tour de Babel s'effondrera comme les Twin Towers.

   La meilleure solution reste le mélange des langues, et nous avons longuement expérimenté cette théorie hier soir avec ma serveuse avide de French Kiss.

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Voyeurisme

   Le plus gênant et le plus intrigant dans le Café Franz Kafka, où je passe toutes mes journées, ce sont les portraits de Kafka accrochés aux murs. Dès que j'y écris la moindre phrase ou le simple mot, j'ai l'impression d'être observé, d'être jugé comme K. dans « Le Procès ». L'ombre de Kafka règne ici et m'observe : ce que j'écris est-il à la hauteur du maître ? Cet aphorisme lui conviendrait-il ? Utiliserait-il cette figure de style ? Bien entendu, tout cela n'est que le fruit de mon imagination car la seule personne qui m'observe ici est la serveuse du café.

    Je le sais. Je la sens régulièrement s'arrêter derrière moi pour déchiffrer mes écrits. Mais comprend-elle le français ? Sans doute, comme beaucoup de jeunes pragoises de son âge. Elle me prend peut-être pour un grand écrivain, digne descendant de la Lune ou de Franz Kafka. Elle se berce d'illusions et cela me plaît. Elle me plaît. Mais qu'arrivera-t-il lorsqu'elle découvrira que je ne suis qu'un pauvre nombriliste en exil ?

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