Journal d'un nombriliste

Mes amis

    Mes amis se rencontrent. Mes amis se marient. Mes amis ont des enfants. Mes amis travaillent. Mes amis divorcent. Mes amis lisent des livres. Mes amis regardent la télévision. Mes amis vont au restaurant. Mes amis mangent bio. Mes amis ont des augmentations. Mes amis sont licenciés. Mes amis tombent amoureux. Mes amis tombent en dépression. Mes amis vont chez un psychiatre. Mes amis font du sport. Mes amis trompent leur femme. Mes amis vont à des mariages. Mes amis s'ennuient. Mes amis s'occupent. Mes amis tuent le temps. Mes amis sautent en parachute. Mes amis restent à la maison. Mes amis partent en vacances. Mes amis font l'amour. Mes amis se masturbent. Mes amis respirent. Mes amis vivent. Mes amis se suicident.


    Vous êtes-vous déjà demandé ce qui aurait changé si vous n'aviez pas exister ?

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Je m'ennuie

   Jusqu'à la dernière minute de la dernière heure, j'aurais cherché quelque chose à écrire ce soir. Journée d'ennui. Soirée de lassitude. Mais je n'ai pas essayé d'éviter ces états. Accepter sa monotonie sans l'affronter, voilà un acte rare de nos jours où tout le monde fonce sans réflexion avec le dessein (naïf) de vouloir tout faire et vite. Quand je m'ennuie, j'ai l'impression d'exister.

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Phrase de la semaine

    Voici ce que nous nous sommes dit, Katrina et moi, sur le quai de la gare de Prague : rien.

   J'ajoute à cette non-phrase de la semaine, ce refrain extrait d'une chanson de Dick Annegarn :

   «  A quoi pensent les Tchèques
      Quand ils pensent à quelque chose
      Pensent-ils comme des Tchèques
      Pensent-ils rouge ou pensent-ils rose
      Ou pansent-ils leurs plaies »
 

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Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve

    J'ai quitté la France et le fantôme de Sophie parce que j'y étais malheureux. Je quitte Prague et Katrina parce que j'y suis heureux. Prêt à rejoindre le quai de la gare, je fuis le bonheur de peur qu'il ne se sauve.

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Rouge-Rose

   Prague est rouge et je vois les choses en rose. Pour la première fois depuis longtemps je suis heureux ; pour la première fois de ma vie je vis. Prague est belle, Praha is beautiful, Katrina est merveilleuse.

    Pourtant c'est décidé : demain, je rentre en France.

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French Kiss

   J'ai passé la soirée avec Katrina, la jeune serveuse du Café Franz Kafka. Je l'ai branchée en lui proposant de faire le tour des endroits branchés de Prague.

   Le problème lorsque l'on part à l'étranger, c'est la langue. Ne parlant que quelques mots de tchèque, j'ai un mal fou à me faire comprendre. L'ennui avec la mondialisation, c'est que tout le monde parlera un jour la même langue (esperanto, anglais ou chinois) et que ce projet est d'ores et déjà voué à l'échec. Viendra le jour où cette Tour de Babel s'effondrera comme les Twin Towers.

   La meilleure solution reste le mélange des langues, et nous avons longuement expérimenté cette théorie hier soir avec ma serveuse avide de French Kiss.

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Voyeurisme

   Le plus gênant et le plus intrigant dans le Café Franz Kafka, où je passe toutes mes journées, ce sont les portraits de Kafka accrochés aux murs. Dès que j'y écris la moindre phrase ou le simple mot, j'ai l'impression d'être observé, d'être jugé comme K. dans « Le Procès ». L'ombre de Kafka règne ici et m'observe : ce que j'écris est-il à la hauteur du maître ? Cet aphorisme lui conviendrait-il ? Utiliserait-il cette figure de style ? Bien entendu, tout cela n'est que le fruit de mon imagination car la seule personne qui m'observe ici est la serveuse du café.

    Je le sais. Je la sens régulièrement s'arrêter derrière moi pour déchiffrer mes écrits. Mais comprend-elle le français ? Sans doute, comme beaucoup de jeunes pragoises de son âge. Elle me prend peut-être pour un grand écrivain, digne descendant de la Lune ou de Franz Kafka. Elle se berce d'illusions et cela me plaît. Elle me plaît. Mais qu'arrivera-t-il lorsqu'elle découvrira que je ne suis qu'un pauvre nombriliste en exil ?

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La mécanique du coeur

   La chose la plus curieuse de Prague est sans aucun doute l'énorme métronome qui surplombe la ville. A l'origine, une statue de Staline se dressait à sa place. Elle fut dynamitée en 1962 et remplacée par ce métronome géant en 1991. Ses battements réguliers sont semblables à ceux d'un coeur humain. Si l'âme de Prague se trouve partout dans chaque monument, dans chaque ruelle, dans chaque pavé, son coeur est ce métronome. Tic. Tac. Tic. Tac. Le communisme éteint, Prague a commencé à vivre. Et pour moi, ce métronome en est le symbole.

    Dans « La Mécanique du Coeur » de Dionysos, le héros a une horloge à la place du coeur ; Prague est ainsi ; je suis pareil. Je pensais fonctionner à l'aide d'une montre suisse, d'uné robustesse à toute épreuve, mais je n'avais en moi qu'une vulgaire contrefaçon. Mon coeur est déréglé, mais je compte bien profiter de mon séjour ici pour le réparer et pour remettre les pendules à l'heure.

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Quotidien pragois

   Je me réveille à Prague pour la deuxième fois. Je m'installe la majeure partie de la journée au Café Franz Kafka pour y lire, y écrire et y écouter de la musique à travers les écouteurs de mon iPod. En fait, je fais strictement la même chose que chez moi, mais dans un lieu différent.

    Je me promène assez peu dans Prague, je l'avoue, je n'aime pas jouer au touriste. Quand je me balade dans une ville, je m'imagine être né dans celle-ci. J'essaie toujours de faire comme si je connaissais toutes les rues, tous les cafés et tous les habitants. Je marche en faisant semblant de savoir où je vais. J'essaie de tromper tout le monde mais je ne trompe personne. Quel Pragois ne parlerait que le français et l'anglais et se perdrait encore dans sa ville natale ?

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Phrase de la semaine

   Prague oblige, la phrase de la semaine est une citation de Franz Kafka (« Une lettre à Milena ») :

    « L'amour, c'est que tu sois pour moi le couteau avec lequel je fouille en moi. »

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Les voyages en train

    Depuis le slam de Grand Corps Malade, je ne peux m'empêcher, dès que je prends le train, d'avoir l'impression de me trouver dans une métaphore amoureuse. J'ai pris un wagon pour oublier celle que j'aimais et me rendre dans une ville que j'aime. Si Prague était une fille, je serais sauvé. Beautiful Praha !

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